Flic Ou Caillera, préfacé par Mohamed Mechmache, président d’AC.LEFEU

Mohamed MechmachePour mes précédents romans, j’ai demandé à Oxmo Puccino d’ouvrir avec sa plume Les Anges S’habillent En Caillera et Domnique Manotti de plonger le lecteur dans Des Chiffres Et Des Litres. Pour ce nouveau polar enraciné dans la ville de Saint Denis, j’ai sollicité Mohamed Mechmache, président de l’association AC.LEFEU et figure du monde associatif des quartiers. Il est la personne la plus légitime pour ouvrir Flic Ou Caillera car l’action de mon 4eme livre se déroule pendant les révoltes sociales de 2005, j’ai le plaisir de vous faire partager sa préface

« J’ai connu Rachid Santaki par l’intermédiaire d’un ami, Mathias Vicherat. J’avais remarqué la campagne de promotion qu’il faisait lui-même pour ses romans avec d’énormes affiches placardées dans toute la Seine Saint-Denis.  J’avais eu également écho de son travail par les jeunes de Clichy-sous-Bois. À leur demande, les diplômés de 2012 ont reçu son livre Des Chiffres et des Litres comme cadeau. Si j’ai accepté de préfacer son nouveau roman c’est parce que son travail de romancier contribue au travail de mémoire de nos quartiers : par ses thèmes, sa langue, son ton. Ce souci de rendre compte de la vie dans les quartiers est l’une des actions principales du collectif AC.LEFEU (Association Collectif Liberté Égalité Fraternité Ensemble Uni).

Cette aventure d’AC.LEFEU est née d’une énergie et d’une volonté communes des habitants, choqués après la mort de Zyed et Bouna. Elle a pour but d’éveiller la conscience politique des jeunes. Si on regarde le passé, les révoltes sociales à Clichy-sous-Bois, Vénissieux, Vaulx-en-Velin, Villiers-le-Bel, ont toujours été liées aux relations tendues avec la police. Et malheureusement le présent nous le prouve encore. Est-ce une fatalité pour le futur ? Ces drames sont le résultat d’une dégradation des liens entre les forces de l’ordre et la population. Certains jeunes ont même peur de cette police, censée les protéger. Si cette relation avait été plus saine, peut être que Zyed et Bouna n’auraient pas eu peur. Peut-être qu’ils n’auraient pas tenté d’échapper à la police et ils seraient sans doute encore vivants. Mais ils ont pris la fuite car pour eux les contrôles de police étaient synonymes de garde à vue.

Le roman de Rachid Santaki revient sur cette période d’octobre 2005, une date qui restera gravée à jamais dans l’histoire des quartiers populaires. Ce qui nous a le plus choqué c’est de voir la réaction des syndicats de police et d’entendre leur version des faits : un discours bien préparé pour les médias. Et l’autre version ? La nôtre. Celle-là,  on ne veut jamais l’entendre.
Ce soir là, il s’est passé quelque chose de particulier. À cause d’une coupure de courant, une partie du quartier a été plongée dans le noir et on ne savait pas pourquoi. Plus tard, on a appris que c’était à cause de l’électrocution des deux jeunes. On ne peut pas dire qu’il ne s’est rien passé. Ce soir là, j’avais rendez-vous avec un ami à Paris, je ne le voyais pas arriver, et il a fini par me téléphoner en me disant de revenir et qu’au quartier «  ça partait en cacahuète ». Je suis remonté à Clichy et de vingt trois heures jusque trois heures du matin, jeunes et policiers se sont affrontés dans les rues. Ça a duré pendant six jours et six nuits. Le ministre de l’Intérieur a alors trouvé le moyen d’utiliser la police contre une population et d’allumer le feu en usant d’une vieille stratégie : la peur ! Stigmatiser les quartiers, déclencher l’enfermement sur soi, l’incompréhension entre les classes sociales, les générations, les ethnies. L’instrumentalisation des quartiers a commencé après les visites du ministre à La Courneuve et à Argenteuil. Avec d’autres acteurs sociaux et des habitants des quartiers nous nous sommes rapidement réunis dans une salle de la ville avec la volonté de trouver des outils et de nous organiser. L’une des premières réactions était de rétablir un terme : les médias n’avaient qu’un mot pour parler des événements : « Émeutes ». Pour nous ce n’étaient pas des émeutes mais bien une révolte sociale et avec la mort de Zyed et Bouna et ce qui s’en est suivi, c’est l’insécurité sociale qui a ressurgit violemment. On peut discuter du fond et de la forme mais c’est d’un véritable cri de désespoir qu’il s’agit. Et aussi d’automutilation car casser pour casser, ou brûler pour brûler les jeunes auraient pu le faire sur Paname. Mais non, ils sont restés là, chez eux,  pour brûler leurs écoles et montrer à la République, censée leur ouvrir les portes de l’avenir qu’elle était en échec. Celle censée les reconnaître en tant que Français à part entière ne les reconnaissait pas.
Et pour nous, cette révolte sociale a un sens. Nous sommes alors partis à travers toute la France pour donner la parole aux gens qui ne l’ont jamais et nous nous sommes rendus dans les 120 villes ou ça a pété pour souligner à quel point les politiques sont déconnectés de la réalité et les mettre face à leurs responsabilités d’élus de la République. On a aussi réalisé un documentaire et organisé des débats. L’essentiel de notre message était que les révoltes sociales concernaient tous les habitants des quartiers populaires et pas juste les noirs et les arabes. Avec les membres d’AC.LEFEU, nous nous sommes retrouvés dans l’urgence, avec une formidable énergie et avec des habitants qui se sont engagés avec une implication et une détermination très fortes.  Il était urgent de redonner la parole et de mettre en place la participation démocratique : Ne soyez plus spectateur, soyez acteur ! Soyez force de proposition !
Aujourd’hui nous continuons et nous travaillons inlassablement sur la mémoire des quartiers. La prochaine date importante sur laquelle nous allons mener de nouvelles actions est le trentième anniversaire de La marche pour l’égalité et contre le racisme.
Rachid Santaki s’inscrit dans cette dynamique en allant dans les quartiers pour débattre des sujets qu’il aborde dans ses romans. Le livre devient un formidable prétexte pour provoquer la rencontre. Ses romans sont sombres et nous rappellent ce qui se passe de pire dans nos quartiers mais ils relatent aussi des faits historiques, nos codes et nos modes de vie. Au-delà de nos démarches respectives, AC.LEFEU dans la citoyenneté, Santaki dans la culture, nous avons en commun une énergie, celle de l’urgence et une détermination doublée d’une véritable rage sociale dont la portée nous surprend après coup. Aujourd’hui, c’est pour moi un honneur de signer cette préface car la culture est une ouverture et elle contribue au travail de mémoire et à faire connaître notre histoire. »

Mohamed Mechmache
Président d’AC.LEFEU

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