DEAR MAMA

1978. Le disco est à la mode. Le film Grease avec John Travolta cartonne au cinéma. Claude François et Jacques Brel disparaissent.  C’est L’année où je découvre le dessin animé Albator. C’est surtout l’année où j’ai perdu ma mère pour en avoir une nouvelle.

J’ai cinq ans et je vis au Maroc, à Marrakech dans un petit quartier de la ville rouge. Cette partie de la ville est animée avec les habitants et les commerçants de Bab Doukala : le cycliste avec sa coupe afro, et ses grosses lunettes répare les vélos et mobylettes des habitants du Derb.

 Le marchand du Hanoute avec sa moustache de ouf vend toutes sortes d’épices, et le restaurant du quartier cuisine la Hareira pour dix centimes de dirhams. Le portrait du Roi du Maroc, Hassan 2 est affiché partout du salon de coiffure jusqu’au salon de notre maison. Ma mère, femme au foyer, porte la djelaba, elle a la cinquantaine, mes grandes sœurs Malika, Latifa, et Naïma nous chouchoutent mon frère Hicham, âgé de 4 ans, et moi. Nous parlons le dialecte marocain couramment, et ne parlons pas un mot de français. Alors que nous jouons comme tous les matins avec les enfants du quartier dans la poussière avec un ballon en papier journal, un couple dans une superbe bagnole avec un enfant de deux ans, débarque. Les voisins qui voit les deux passagers crient : Mohamed Jâ !! Mohamed jâ !! Ils rentrent dans notre maison et viennent apparement de loin. Toute la famille est au petit soin pour eux et leur fils. L’homme, Mohamed est mon grand frère dont mes tantes me vantent ses talents de boxeur. Sa femme est une française. Elle est grande, blanche de peau et très belle. A chaque repas, ma mère m’oblige à m’approcher de cette femme qui dit Rachid, sans le « rh ».Elle me dit des choses, et se met à pleurer mais je ne comprend pas son langage. Mon frère Hicham ne l’aime pas, et l’appelle la sale française. Dès qu’elle l’observe ou lui sourit, il se sauve derrière notre mère. Il fronce des sourcils quand il parle d’elle. Le couple et l’enfant vivent parmi nous et visite Marrakech. Ils nous couvrent de bonbons et de gâteaux. Les jours s’écoulent avec cet étrange couple et leur fils.

Un vendredi, après avoir mangé le délicieux couscous de ma mère composé de carottes, courgettes, citrouilles et pois chiche, toute la famille fait une sieste sauf moi. Je cours après un des chatons qui se réfugie dans la chambre où ma mère fait la sieste. Le chat la réveille. Elle se tourne, et me dit de venir près d’elle. Ma mère me prends dans ses bras et se met à pleurer : Azziz oueldi (je t’aime mon fils). Je me blotti contre elle et lui répond : Ma’tabkich Moué ( ne pleures pas maman). Ses larmes coulent et je vois dans son regard qu’elle est très triste. Pourtant nous ne manquons de rien, si ce n’est l’absence de mon père décédé quelques années plus tôt…Pourquoi elle pleure ?

Le lendemain matin, les bagages du couple sont devant la porte métallique de notre maison. L’homme vient et me prends par la main. La « française » et son enfant sont assis dans la voiture. Mes sœurs, ma mère et mes frères qui pleurent nous disent : Trekh salama ! Ils m’installent à l’arrière de leur belle caisse, une Ford Capri. A l’extérieur, mon petit frère s’oppose à mon départ. Il insulte en arabe le couple et surtout la femme. Je  demande à Mohamed : Fin radi ? (Où On va ?), Mohamed me réponds radi França… F’dar ! (à la maison). Je n’ai pas peur, et je reste calme. Par le parebrise arrière, j’observe ma famille qui continue à s’effondrer en larmes. je ne comprend pas pas ce qui se passe ? Où je vais ? Mon frère Hicham court après la bagnole et se casse la gueule, un peu comme dans le générique de la petite maison dans la prairie. Une de mes soeurs le rattrape et le retiens. Je regarde la route. Que se passe t-il ? C’est quoi La France ? Sur le trajet, la femme se retourne et me sourit, elle parle avec l’homme en français mais je ne comprend rien. Je m’endors à coté du fils de la française. Je me réveille quand la voiture rentre dans un immense bateau, pleins de familles sont dans le bateau. J’admire par la fenêtre la route et les paysages. Nous roulons depuis trois jours et nous arrivons en France, à Saint Ouen. Il pleut, il y a de grands immeubles et pleins de bagnoles. Le couple décharge ses affaires et  nous rentrons dans un appartement. Les jours qui suivent, je n’entends plus l’appel à la prière comme à Marrakech, mais j’entends une sirène tous les premiers mercredi du mois comme si il y avait la guerre. Je rentre à l’école maternelle, et j’hurle le premier jour pour ne pas aller à l’école. La femme et son amie Annick m’amène de force en classe. J’apprends très vite le français.  Je partage ma nouvelle vie avec Sébastien, l’enfant du couple. Parfois, je pleure l’absence de ma mère mais les dessin animés et les jouets me permettent de m’évader.

Les mois défilent et l’été arrive. Nous retournons au Maroc en voiture où je retrouve toute la famille, très émue de me revoir. Hicham me parle mais je ne comprends pas ce qu’il me dit, je ne parle plus l’arabe.  On passe les vacances avec ma mère, et mes sœurs mais ce n’est plus pareil, la télévision et Albator me manquent, et je suis très proche de ma mère française. Je ne joue plus avec les enfants du quartier qui s’amusent toujours avec une boule en papier alors que je joue avec de beaux jouets. Le séjour au Maroc s’achève et on rentre en France. On emmène avec nous, mon frère Hicham qui crache à la figure de la femme. Il hurle et Mohamed le fait taire avec des coups. Rien à faire, Hicham explose de nerfs.

Avec le temps, j’ai oublié ma mère marocaine, et j’ai appris à vivre avec ce couple, qui n’étaient pas des étrangers mais mes véritables parents!
Moué, Allah Ya rhma nous a quitté en 2000. Après une vie pleine de galères. Son fils emprisonné, les embrouilles de famille, et la disparition d’Hicham à 17 ans. Je n’ai pas exprimé l’estime et le mérite qu’avait cette femme de m’avoir élevé avec ses enfants, avec tellement d’amour. La française, ma vraie mère a vécu deux divorces, les galères de mes frères et la violence de mon père. L’une et l’autre ont beaucoup porté comme toutes les mamans. Avoir deux mères, une de cœur et une de chair, m’a fait perdre l’amour pour ma mère de chair, qui en a sûrement souffert même si elle ne me l’a jamais dit. Le choix d’être éduqué par notre grand mère était celui de mon père parce que lui aussi avait grandi avec sa grand mère. Finalement si la fête des mères n’a jamais eu un autre goût que celui de l’amertume, ou l’impression d’une feuille blanche,  c’est parce que je suis encore bloqué entre l’amour naturelle de ma grand mère « Moué » et celui de ma mère qui m’a toujours gâté mais qui n’a jamais pu me rendre l’amour auquel on m’a arraché.

Mon rapport avec ma mère n’a rien à voir avec celui d’Oxmo et son Mama Lova, ni de celui de Tupac Shakur et son Dear Mama et encore moins celui d’Akh et une femme seule. Aujourd’hui encore je suis incapable de réparer ou de combler  ce vide qui date des années Disco…Une période musicale que je n’ai jamais aimé… Maintenant tu comprendras pourquoi…

Une forte pensée pour les mamans disparues, celles qui se battent au quotidien et qui donnent tout pour leurs enfants, je pense à Rizlaine, Linda et “celles qui seront les mères de demain…”


Tupac – Dear Mama par G-gang
Bande son :
Dear Mama, Tupac
Une Femme Seule, Iam.
Mama Lova, Oxmo Puccino
Glamour Life, Big Pun

5 Commentaires

  • Nini
    21 septembre 2012 - 21:50 | Permalien

    Un vécu touchant. Un texte « beau » , sans fioriture inutile , avec des mots qui touchent , qui déchirent , qui font sourirent …
    On est transporté dans votre passé , touché par se destin tirailler entre 2 terres et mères ,
    Arracher un enfant a sa mère de chair pour le donner a une mère de coeur , arracher à l’enfant sa mère de coeur , mais ou s’arrête la chaîne …. ne pas se méprendre si La mère se déchaîne , elle déverse juste les flots , qui sont ceux de sa peine.

  • lagram saadia
    22 septembre 2012 - 16:15 | Permalien

    tres touchant rachid…. ce texte me renforce dans mon role de mere…

  • Aicha
    20 février 2013 - 19:14 | Permalien

    vraiment touchant. c’est épatant la plume que vous avez Rachid. J’admire ce talent de nous faire nous remettre en question, de nous faire sourire, nous faire traverser une enfance marquée par certain drame. vous êtes un homme avec un vrai vécu. vous méritez la réussite en plus de votre talent.

  • giovannelli
    28 septembre 2016 - 08:50 | Permalien

    BRAVO ET MERCI
    TOUCHANT
    frédéric

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